
RAGAS ET RASAS POUR COMPRENDRE LE CINEMA INDIEN
La musique filmi désigne les intermèdes musicaux insérés dans les films indiens . Dans ce registre, il est aisé de constater que les play-back dominent . Dans les films hindis , les acteurs ne sont les véritables interprètes . Ce sont des chanteurs professionnels qui garnissent la bande-son , et de ce fait , ils « offrent » en filigrane , leur voix aux vedettes du film . La musique filmi a fait son apparition au début des années trente du siècle dernier . Le film Alam Ara (traduction approximative : La lumière du monde ) , réalisé par Ardeshir Irani en 1931, marque le début du cinéma sonore et l’avènement de la musique filmi. Alam Ara fut projeté dans un cinéma de Bombay , le 14 mars 1931 . Ce film en noir et blanc de 124 minutes , est devenu une référence en la matière, quoique les mélodrames d’aujourd’hui soient beaucoup plus longs et plus colorés . Or, comme la musique et la danse classique indienne s’exaltent dans les Navarasas, c’est à dire les neuf émotions de base identifiées par les premiers sages hindouistes , Ardeshir Irani a eu l’ instinct de visionnaire , en les introduisant dans la création cinématographique et en rendant palpable leur impact kiné-graphique . Le West Side Story de Jerome Robbins et Robert Wise n’est réalisé qu’en 1961, soit trente années après Alam Ara . Le Broadway qui illumina le ciel hollywoodien n’a pas persisté dans cette voie prometteuse . Tant mieux pour Bollywood . Il n'existe pas un cinéma indien mais plusieurs. On peut les répertorier selon la langue de tournage (Penjabi , Tamoul, Malayam , Bengali, Kannada …). Le plus important , en termes de capitaux de production et d’influence, est celui de Bollywood, tourné en Hindi dans les studios de Bombay . La musique filmi , qu’elle soit sacrée ou profane , est très diversifiée . Elle s’inspire du terroir et parfois elle reprend certains airs et morceaux de musique occidentale , notamment pour animer certaines danses modernes . Avec l’usage effréné qu’on en fait, elle ressemble aujourd’hui à un patchwork . Tout est concocté pour créer l’émerveillement , tant par l’image, le son et le mime . En Inde, le cinéma permet aux gens de la classe défavorisée de s’évader de la dure réalité quotidienne . Ces intermèdes se distinguent par une impressionnante variété de costumes et par la beauté des sites naturels où ils sont filmés . Les paroliers essaient de suivre la ligne narrative du film. Parfois ils s’en éloignent expressément pour créer un décalage n’ ayant de finalité qu’esthétique . La suisse avec ses cimes enneigées et sa verdure riche en chlorophille , semble un lieu de prédilection pour le tournage de ces intermèdes souvent dansés . Les décors confectionnés au studio sont gouachés à l’extrême . Cette luxuriance chromatique nous rappelle inexorablement les premiers péplums de Hollywood . Quand au scénario, on trouve peu de variété et peu d’intrigue : on suit le même schéma de narration : mariage problématique entre amants de différentes castes (ou classes sociales) et « happy end » obligatoire . L’ indien Lambda n’admet pas qu’un film s’achève sur une note pessimiste. Il faut que tous les antagonistes se réconcilient à la fin de l’histoire . Signalons à titre d’indication, qu’un film remarquable comme Axe ( de Ramesh Mehra ) a essayé de s’éloigner des sentiers battus, mais il a eu un cuisant échec au box-office indien, bien que The-Big-B (Amitabh Bachchan) y interprète un des rôles les plus audacieux de sa très longue filmographie . Le directeur de musique tient une place prépondérante dans le générique et de ce fait, il participe activement à l’évolution du « star- system » indien . En Inde, pays multiethnique et multiconfessionnel , habité par plus d’ un milliard et 200 millions d’habitants , le succès des films indiens dépend en premier lieu du doigté du compositeur à explorer le champs délicat des Navarasas , de la virtuosité vocale de l’interprète originel et de la célébrité des acteurs principaux . Le mot sanskrit Navarasas (certains hindous disent Navrasas pour économiser les voyelles ) se compose de Nava (neuf ) et Rasas ( émotions , sentiments, essences ). Ces neuf Rasas sont : Shringaara (amour ), Haasya ( rire ), Karuna (pitié ), Roudra (colère ), Veera (courage), Bhayaanaka (peur ), Bheebhatsya (dégoût ), Adbhutha (émerveillement ) et Shaantha (sérénité ). Les arts indiens d’aujourd’hui , comme ceux d’hier , ne jurent que par les Navarasas . La musique indienne , dont les origines remontent à l’époque des grandes mythologies, puise sa sève dans les Râgas . On raconte que " Shiva était si heureux après son union avec Pârvatî qu'il se mit à chanter. Il a cinq têtes et, de ses cinq bouches, sortirent cinq râgas. Voyant son époux si joyeux, Parvâti se joignit à lui et chanta le râga Natanârâyanî." On définit alors le Râga comme étant un son particulier qui charme l'esprit humain . Le solfège de la musique carnatique se compose de sept notes : Sa, Ri, Ga, Ma, Pa, Da, Ni. Elles correspondent aux abréviations issues des termes : Shadjam , Rishabam , Gandharam , Madhyamam , Panchamam , Dhaivatham , et Nishadam . Ce qui est curieux, c’est l’ évocation mythologique des sept bruits de la nature. Ne nous enfançons pas dans l’hindouisme des lointains grands mages , mais restons à la surface , avec les bruits de notre temps pour observer , avec quel doigté, on jongle avec ces Rasas et Râgas dans les films indiens . Prenons la cas du film Dil To Pagal Hai (du brillant réalisateur Yash Chopra) que beaucoup de spectateurs marocains ont vu plusieurs fois en salle . Shahrukh Khan ( Rahul dans le film ) , Madhuri Dixit (Pooja) et Karisma Kapoor (Nisha) sont les principaux protagonistes de ce long métrage . Rahul est directeur d’une troupe de danse . Sa première danseuse Nisha l’aime secrètement . Lors de la préparation du prochain spectacle, Misha se blesse au pied et il fallait trouver une danseuse d’appoint pour ne pas annuler la représentation . Rahul rencontre par hasard Pooja, une danseuse non professionnelle pleine de beauté et dont il s’éprend rapidement . Elle sera "Maya" sa partenaire de plateau . Nisha , jalouse et désespérée , décide alors de quitter la compagnie de danse, et part travailler à Londres. Mais Pooja est promise en mariage à Ajay un indien résidant à Londres . La fin est un concentré de Rasas imprégnés de subtils Râgas . Ajay (Akshay Kumar ) a compris enfin que Pooja n’était pas sa dulcinée et qu’elle serait heureuse plus avec Rahul l’artiste qu’avec lui . Il renonça au mariage au profit de son concurrent . Si l’on se servait du petit lexique sanskrit ci-dessus énuméré l’on dirait que dans cette romance bollywoodienne , il y’ a beaucoup de Shringaara entre Pooja et Rahul . Il y a aussi de la Haasya la plus ludique , de la Karuna envers Misha qui méritait d’être aimée par Rahul . Il y a aussi plein d’ Adbhutha .Quand à la Bheebhatsya on la trouve dans les propos vexants de l’arrogant fiancé . La Veera de Misha et sa magnanimité retrouvée après son séjour londonien ont éloigné tout sentiment de jalousie . Ainsi, après la Roudra , vient la Shaantha d’où le « happy end » salvateur .
RAZAK








